Vous raccrochez, et vous êtes vidée. Vous n’avez rien porté, rien couru, rien décidé. Ce qu’on appelle un vampire énergétique vient peut-être de passer, et ce n’est surtout pas votre imagination.
Il y a des rendez-vous dont on sort léger. Et puis il y a ceux dont on sort avec l’impression d’avoir couru un marathon assise sur une chaise. Une heure de conversation, parfois vingt minutes seulement, et le reste de la journée ne ressemble alors plus à rien.
Le mot qui circule pour décrire ces personnes, c’est vampire énergétique. Il est parlant, il soulage, et il pose un vrai problème que nous verrons plus loin. Avant cela, il faut toutefois dire une chose : ce que vous vivez n’est ni une invention, ni une fragilité personnelle. C’est mesuré, publié, et finalement plus banal que vous ne le croyez.
Un vampire énergétique est une expression courante, pas un diagnostic. Elle ne figure dans aucune classification médicale, et aucune recherche n’a démontré qu’une personne puisse prélever l’énergie d’une autre. Ce qui est établi, en revanche, c’est qu’une interaction peut modifier votre humeur sans votre accord, faire monter votre tension artérielle, et épuiser la ressource que vous mobilisez pour comprendre l’autre. La sensation est donc réelle. Pourtant, le mécanisme n’est pas celui que le mot suggère.
Vampire énergétique : ce que la recherche a réellement mesuré
Or, trois travaux permettent de comprendre pourquoi certaines personnes vous laissent exsangue. Aucun n’emploie le mot vampire énergétique, et aucun ne parle d’énergie au sens où je l’entends dans ma pratique. Tous décrivent pourtant, avec des instruments, ce que vous ressentez.
Vous attrapez l’humeur des autres
La contagion émotionnelle est la tendance à imiter automatiquement les expressions, la voix et la posture de son interlocuteur, puis à ressentir ce que cette imitation produit. Surtout, le processus est involontaire et se joue en quelques secondes. Vous ne décidez pas d’attraper l’humeur de quelqu’un : votre corps la copie avant que vous ne l’ayez remarqué.
Hatfield, Cacioppo et Rapson, Emotional Contagion, Cambridge University Press, 1994
Environ la moitié
C’est la part des relations dites ambivalentes dans un réseau social ordinaire : ces personnes qui vous font du bien parfois, et du mal le reste du temps. Une équipe américaine a notamment mesuré la réponse cardiovasculaire de volontaires pendant qu’ils racontaient un événement difficile, tantôt à une amie soutenante, tantôt à une amie ambivalente. C’est pourtant avec l’amie ambivalente que la tension systolique montait le plus. De plus, le rythme cardiaque au repos était plus élevé chez les personnes ayant beaucoup de liens de ce type. On ne se détend jamais tout à fait avec quelqu’un dont on ne sait pas quelle version va se présenter.
Holt-Lunstad, Uchino, Smith et Hicks, Annals of Behavioral Medicine, 2007, puis modèle Social Ambivalence and Disease, 2019
Ce qui épuise vraiment face à un vampire énergétique
Deux réseaux cérébraux distincts
D’abord, des chercheurs ont entraîné des volontaires à l’empathie face à des images de souffrance : les émotions négatives ont augmenté, et l’imagerie cérébrale a montré l’activation des zones associées à la douleur partagée. Les mêmes personnes ont ensuite été entraînées à la compassion : l’effet s’est inversé, et un tout autre réseau s’est allumé, celui du lien et des émotions positives. Ce n’est donc pas votre capacité à ressentir l’autre qui vous épuise. C’est le fait de rester bloquée dans sa détresse sans pouvoir rien en faire.
Klimecki, Leiberg, Lamm et Singer, Cerebral Cortex, 2013, et Social Cognitive and Affective Neuroscience, 2014
Ce n’est pas votre empathie qui vous vide. C’est de rester coincée dedans.
Pourquoi ce sont toujours les mêmes qui se sentent vidées
Si vous vous reconnaissez pendant que vos proches haussent les épaules, il y a des explications, et elles ne vous rendent ni fragile ni compliquée. D’ailleurs, deux personnes peuvent croiser le même prétendu vampire énergétique et n’en garder ni la même fatigue, ni le même souvenir.
Vous percevez davantage, donc vous encaissez davantage
La sensibilité de traitement sensoriel est un trait de tempérament décrit et mesuré depuis la fin des années 1990. Ainsi, les personnes concernées traitent l’information plus profondément, réagissent plus fort aux stimulations et remarquent des signaux que d’autres ne voient pas. Selon les travaux fondateurs, elles représentent quinze à vingt pour cent de la population, et certaines études plus récentes montent jusqu’à un tiers.
Ce n’est ni un trouble ni une excuse, mais une donnée. Et si vous captez la contrariété de quelqu’un avant qu’il ne l’exprime, vous la portez aussi plus longtemps que lui.
Faire bonne figure coûte cher
La recherche sur le travail émotionnel distingue deux façons de gérer ses émotions devant les autres. Afficher un sentiment qu’on n’éprouve pas, ce que les chercheurs appellent le jeu de surface, est associé de façon constante à l’épuisement émotionnel. En revanche, transformer réellement ce qu’on ressent ne produit pas le même coût.
Autrement dit : ce n’est pas la conversation qui vous a vidée. C’est l’heure passée à sourire, à acquiescer et à ravaler ce que vous pensiez.
Le terrain est chargé, pour tout le monde
En mai 2026, un baromètre mené auprès de deux mille salariés français a trouvé un salarié sur deux présentant un signe de détresse psychologique, le niveau le plus élevé depuis 2020. Parmi eux, quatre-vingt-trois pour cent relient leur état à leur travail. Les femmes sont à cinquante-cinq pour cent, les moins de trente ans à soixante.
Vous n’évoluez donc pas parmi des gens reposés. Vous croisez chaque jour des personnes déjà à bout, et la contagion émotionnelle fait le reste. C’est aussi vrai des indépendantes, même si ce baromètre ne les mesure pas.
Ce que je constate en séance
Voilà pour ce qui se mesure. Ce qui suit relève de mon observation, séance après séance, et je le présente comme tel.
Les personnes qui viennent me voir pour cette fatigue-là ne me décrivent presque jamais des méchants. Elles me décrivent une belle-mère, une associée, une amie de vingt ans, un frère. Des gens qu’elles aiment, souvent. Et c’est précisément ce qui rend la situation impossible à trancher.
Ce que j’observe, c’est que la personne qui vide n’est pas le problème. Elle est plutôt le révélateur. Elle appuie, sans le savoir, sur un endroit déjà sensible : une peur du rejet, un besoin ancien d’être choisie, l’idée qu’il faudrait mériter sa place. Deux personnes peuvent subir exactement la même conversation et en sortir dans deux états différents, selon ce que cette conversation a touché chez elles.
Très souvent, ces endroits sensibles remontent loin. Aux blessures de l’enfance, parfois à ce qui s’est transmis avant même votre naissance, ce que j’appelle les blocages transgénérationnels. Par exemple, la femme qui n’arrive pas à raccrocher au bout de dix minutes a souvent appris très tôt que se rendre disponible était la condition pour être aimée.
Pourquoi le mot « vampire énergétique » vous enferme
J’en viens au problème que j’annonçais au début. Le mot soulage, parce qu’il nomme. Et il enferme, parce qu’il place entièrement la cause à l’extérieur de vous.
Ce qu’on se dit
« Cette personne est un vampire énergétique, elle me pompe. »
La phrase est reposante, mais elle ne mène nulle part. Elle vous laisse deux options : subir, ou couper. Aucune des deux ne dépend de vous, et les deux coûtent cher.
Ce qui se passe
« Avec cette personne, je m’oublie pendant une heure, et je le paie ensuite. »
La phrase est moins confortable, mais elle ouvre une porte. Elle désigne un endroit sur lequel vous pouvez agir, sans attendre que l’autre change.
La chercheuse Brené Brown rapporte une observation qui va dans ce sens : au fil de ses entretiens, elle a constaté que les personnes les plus compatissantes qu’elle avait rencontrées étaient aussi celles qui posaient les limites les plus nettes. Ce n’est pas contradictoire, bien au contraire. Les limites sont en effet ce qui permet de rester généreux sans finir en colère.
La distinction des chercheurs entre empathie et compassion dit la même chose autrement. Ressentir la souffrance de l’autre épuise. Cependant, la reconnaître tout en gardant sa propre assise n’épuise pas, et cela s’apprend. Dans les travaux cités plus haut, l’entraînement à la compassion a suffi à renverser l’effet, en quelques jours.
Trois gestes à essayer cette semaine
Aucun ne demande d’affronter qui que ce soit, ni de désigner un vampire énergétique à qui que ce soit. Les trois servent d’abord à voir clair.
- Notez avant, notez après. Pendant une semaine, avant chaque rendez-vous, notez votre énergie sur dix. Puis refaites-le une heure après. Rien d’autre. Au bout de sept jours, vous aurez alors des noms et des chiffres au lieu d’une impression. Vous découvrirez aussi, souvent, que deux ou trois personnes suffisent à expliquer la semaine entière, et que d’autres, que vous accusiez, ne vous coûtent rien.
- Préparez votre phrase de sortie. Une seule, apprise par cœur, utilisable sans réfléchir : « Je dois y aller, on se rappelle. » Car ce qui épuise, ce n’est pas la conversation, c’est de chercher comment en sortir pendant qu’elle dure. Une phrase prête d’avance vous rend donc la fin de l’échange.
- Gardez dix minutes de sas. Pas de téléphone, pas de messages, pas de tâche enchaînée. Marcher, boire, respirer, sentir ses pieds. La contagion émotionnelle se dissipe quand on lui laisse le temps. Enchaîner, au contraire, la fige. Si vous cherchez des appuis concrets, mes cinq techniques d’ancrage sont faites pour ces moments-là.
Et si la fatigue ne part pas, même après le sas
Si vous vous levez déjà fatiguée, si le repos ne répare plus rien et si vos analyses ne montrent rien d’anormal, ce n’est plus seulement une question de relations. J’ai d’ailleurs écrit un article entier sur cette fatigue-là, celle qui reste quand la médecine a fait son travail.
Quand la volonté ne suffit plus
Il arrive un moment où l’on a compris, où l’on sait exactement quelles personnes coûtent cher, et où rien ne change quand même. Vous vous réentendez dire oui, puis vous rappelez, et vous reprenez le rôle.
Ce n’est pas un manque de volonté. C’est plutôt le signe que le réflexe est plus ancien que la décision. Tant qu’il est là, la lucidité seule ne suffit pas : on voit le mécanisme fonctionner sans pouvoir l’arrêter. On peut ainsi avoir parfaitement identifié son vampire énergétique, et pourtant continuer à lui ouvrir la porte.
Dans mon approche, c’est là qu’un travail de libération émotionnelle a du sens, souvent associé à un soin énergétique. Non pas pour vous rendre insensible aux autres, ce qui serait une perte, mais pour desserrer ce qui vous oblige à vous effacer dès qu’une autre personne occupe l’espace. Je considère par ailleurs que cela se travaille en profondeur plutôt qu’en une fois, et c’est pour cette raison que je propose un parcours en trois rendez-vous plutôt qu’une séance isolée.
Ce que je dirais à celle qui lit ceci
Vous n’avez pas besoin de trancher entre couper les ponts et continuer à vous vider. Entre les deux, il existe pourtant un endroit où l’on reste présente sans se perdre, et c’est celui-là qui se travaille. Personne n’a jamais guéri en collant l’étiquette de vampire énergétique sur quelqu’un.
Commencez d’abord par le carnet. Sept jours, deux chiffres par rendez-vous. Le reste devient beaucoup plus simple quand on sait de qui on parle.
Sabrina
Vos questions sur les vampires énergétiques
Les vampires énergétiques existent-ils vraiment ?
L’expression n’est pas un terme médical et aucune étude n’a démontré qu’une personne prélève l’énergie d’une autre. Ce qui est documenté, c’est que certaines interactions modifient votre humeur sans votre accord et font monter votre tension. La sensation est réelle, même si le mot qui la décrit ne l’est pas.
Pourquoi je me sens vidée même après une conversation agréable ?
Parce que ce n’est pas le contenu de l’échange qui coûte, c’est l’effort fourni pendant. Afficher une émotion qu’on n’éprouve pas est associé de façon constante à l’épuisement émotionnel dans la recherche sur le travail émotionnel. Une conversation aimable où vous vous êtes retenue coûte plus cher qu’une dispute franche.
Est-ce que cela veut dire que je suis hypersensible ?
Peut-être, et ce ne serait ni un trouble ni un défaut. La sensibilité de traitement sensoriel concerne quinze à vingt pour cent de la population selon les travaux fondateurs, davantage selon des études plus récentes. Mais on peut se sentir vidée sans être hypersensible : la fatigue, un deuil, une période de surcharge suffisent à abaisser le seuil.
Faut-il couper les ponts avec ces personnes ?
Pour moi, c’est rarement la première chose à faire, et ce n’est pas toujours possible : il s’agit souvent d’un parent, d’une associée ou d’un collègue. Avant de couper, il y a beaucoup à gagner à réduire la durée, à préparer sa sortie et à observer ce que la relation touche chez vous. La question de la rupture se pose plus clairement après, et pas avant.
Un accompagnement peut-il vraiment changer quelque chose ?
Selon mon approche, oui, en particulier lorsque vous savez exactement ce qui se joue et que le réflexe revient malgré tout. Le travail ne consiste pas à vous blinder, mais à desserrer ce qui vous pousse à vous effacer. Un appel de trente minutes suffit généralement pour voir si cela correspond à votre situation.
Trente minutes pour y voir clair
Un appel découverte, sans engagement, pour poser votre situation et savoir si un accompagnement a du sens pour vous. Et si ce n’est pas le cas, je vous le dirai aussi.
Escale Lumineuse · Villeneuve-d’Ascq et à distance
Les sources de cet article
Les travaux cités décrivent des mécanismes psychologiques et physiologiques mesurés. Ils ne portent pas sur les soins énergétiques et ne les valident pas : ce que j’apporte de ma pratique est présenté séparément, comme une observation personnelle.
- Hatfield E., Cacioppo J. T., Rapson R. L., Emotional Contagion, Cambridge University Press, 1994. Référence de l’éditeur
- Holt-Lunstad J., Uchino B. N., Smith T. W., Hicks A., « On the importance of relationship quality: the impact of ambivalence in friendships on cardiovascular functioning », Annals of Behavioral Medicine, 33(3), 2007, p. 278-290. Résumé de l’étude, et sa présentation en langage courant par l’université qui l’a menée.
- Holt-Lunstad J., Uchino B. N., Social Ambivalence and Disease (SAD), Perspectives on Psychological Science, 2019.
- Klimecki O. M., Leiberg S., Lamm C., Singer T., « Functional neural plasticity and associated changes in positive affect after compassion training », Cerebral Cortex, 23(7), 2013, p. 1552-1561.
- Aron E. N., Aron A., sur la sensibilité de traitement sensoriel, Journal of Personality and Social Psychology, 1997.
- Travaux sur le travail émotionnel et l’épuisement, à la suite de Grandey A. A. (2000) et Brotheridge C. M. et Grandey A. A. (2002).
- Baromètre de la santé psychologique des salariés français, Empreinte Humaine et Ipsos bva, enquête menée du 4 au 18 mai 2026 auprès de 2 000 salariés, publiée le 2 juin 2026.
